51 000 propriétaires pour la forêt charentaise le grand casse-tête
Émiettée entre 51 000 propriétaires et en micro-parcelles, la forêt charentaise souffre d’un manque de gestion. Un danger pour les incendies, les maladies, le renouvellement. Les experts tirent la sonnette d’alarme.
« J’ai 1,5 hectare de bois, réparti en différentes parcelles à Saint-Gourson, Nanteuil et Aizecq », décrit Renée Massias, qui réfléchit aujourd’hui à les vendre. « J’ai hérité ça de mes parents, alors j’y tenais beaucoup, mais aujourd’hui j’ai 77 ans, une fille qui a des problèmes de santé et que ça n’intéresse pas. Il faudrait faire venir une entreprise pour exploiter et se payer sur le bois, mais c’est trop petit pour les intéresser et on ne rentrerait pas dans nos frais ». À l’époque, ses parents, qui vivaient à la ferme, coupaient le bois pour mettre dans la cheminée. « Ils savaient faire, avaient les tracteurs, les remorques. Nous, on n’a plus le matériel, et mon mari est trop âgé pour couper du bois ».
Un exploitant ne se déplace pas pour moins de 4 hectares
L’histoire de Renée et Pierre Massias reflète celle de nombreux Charentais. « Le morcellement de la forêt privée, c’est le souci majeur aujourd’hui », affirme Isabelle Leydier-Delavallade, la présidente du Cetef, centre d’étude technique, environnemental et forestier de Nouvelle-Aquitaine, dont 90 % de l’activité se fait en Charente. C’était d’ailleurs la question centrale de sa dernière assemblée générale.
« Pour le maintien et le renouvellement des forêts, le morcellement est une catastrophe. »
En Charente, les 116 504 hectares de forêt privée – qui représentent 94 % des bois – appartiennent à 51 559 propriétaires différents. 66 % d’entre eux possèdent moins d’un hectare, et la plupart du temps ces petites surfaces sont elles-mêmes réparties en plusieurs petites parcelles disséminées.
« Et avec les générations qui s’enchaînent, le morcellement s’accentue, car les propriétaires divisent entre leurs enfants, qui divisent à leur tour ou mettent en indivision, c’est le droit de la propriété privée qui est un fondement de notre législation française, mais pour le maintien des forêts, c’est une catastrophe », affirme Frédéric Bechon, seul expert forestier de Charente. « On se retrouve avec des propriétaires de micro-parcelles, qui ont en moyenne 75 ans, répartis sur toute la planète, qui, pour certains, ne savent même pas qu’ils ont des bois. »
En parallèle, on a de moins en moins de petits bûcherons, mais des exploitants qui ont investi dans des machines lourdes, qui coûtent cher, et « qui ne déplacent pas pour moins de 4 hectares. Il n’est pas rentable économiquement de faire entretenir une petite parcelle isolée ». L’expert estime qu’aujourd’hui 90 % des forêts privées ne sont pas gérés correctement. « Ce qui pose des problèmes en termes de sécurité et d’environnement ».
Éviter les incendies et les pathogènes
Pour éviter les incendies, tels que ceux qu’on a connus dans le sud-Charente, où 250 hectares de bois ont brûlé l’été dernier, il faut créer des voies d’accès pour les pompiers. « Ce qui n’est toujours pas le cas dans beaucoup d’endroits », regrette l’expert forestier.
Ne pas gérer les bois empêche aussi le renouvellement et la collecte des bois aux bons moments. « En Charente, dans l’est notamment, on a plein de châtaigniers qui sont en train de pourrir, ce qui va faire crever les souches et empêcher les repousses futures. Alors qu’ils pourraient être exploités pour l’industrie. En France, les industriels manquent de bois, alors qu’on en a. » L’expert met aussi en garde contre les risques sanitaires. « On a des bestioles qui arrivent vers nous, comme le nématode, ce ver qui tue les pins maritimes. Le meilleur moyen de s’en préserver c’est d’éviter les monocultures, et de gérer nos forêts régulièrement ».
« On ne peut plus faire comme on faisait il y a 50 ans », partage Isabelle Leydier – Delavallade. Beaucoup croient encore qu’un bois ne s’entretient pas. « Ça pousse, et tous les 20 ans, on coupe », affirment Simone et Pierre Thorin, 89 ans, de Nanteuil, qui vient juste de vendre ses trois petites parcelles à Chillac.
Se regrouper entre propriétaires
« En ne faisant que des coupes rases tous les 20 ans, on affaiblit la ressource, on abîme les sols », assure la présidente du Cetef. Pour éviter cela, le centre d’étude préconise aux propriétaires de « se regrouper pour une gestion concertée. Les gens ont tendance à appeler en première intention un exploitant, un marchand, mais lui, son but est de rentabiliser son intervention. Le Cetef, qui a deux techniciens gestionnaires, peut intervenir en amont pour conseiller sur la manière de gérer au mieux ».
Elle ajoute que le Cetef « peut aussi fournir des contrats de vente de taillis type, qui donnent des dates de coupe, déterminent le type de bois à couper, pour assurer une exploitation respectueuse et durable ».
« Tout le monde met son grain de sel »
« Dans le Sud-Ouest, encore plus que dans d’autres régions, les gens sont très attachés à leurs petits bouts de bois », décrit Frédéric Bechon, expert forestier charentais qui intervient partout en France et à l’étranger. « Les Français en général sont attachés aux bois. Dès qu’on intervient sur les arbres, tout le monde veut mettre son grain de sel. Les gens ne se permettraient pas de juger ce que quelqu’un fait dans son jardin, ou dans son pré, mais dans son bois, oui », compare le professionnel. « Même quand on explique que des coupes sont nécessaires, c’est compliqué ». La présidente du Cetef, Isabelle Leydier-Delavallade, partage ce constat. « Il n’y a jamais eu autant d’associations, de collectifs, de défense des forêts. On ne peut plus couper des arbres près d’un lotissement comme ça. Les gens ont tendance à considérer que la forêt est à tout le monde. »


