Comment la pression du gibier menace le renouvellement des forêts

L’augmentation des populations d’ongulés en Charente n’a pas seulement un impact sur l’agriculture. Sangliers, cerfs et surtout chevreuils se nourrissent aussi des baliveaux. Chasseurs et forestiers tentent de s’entendre, alors qu’il devient désormais trop coûteux, pour les propriétaires, de planter des arbres.

« Quand la blessure est sur toute la circonférence du tronc, comme ici, l’arbre est quasi-condamné », désigne Yves Lacouture, au milieu d’une parcelle de douglas plantée là en 1991, dans le massif de Chasseneuil Bel – Air, à cheval sur les communes de Saint-Mary, Cellefrouin et Chasseneuil. 

Le conseiller en gestion forestière, basé à Cellettes, ne compte plus les dégâts observés ici et là dans les bois de Charente : écorçage des troncs, frottis, abroutissements et boulottages des jeunes pousses. Des dégradations faîtes par le gibier, facilitant l’arrivée de champignons sur les troncs, altérant la qualité du bois. Quand elles ne sont pas susceptibles, tout simplement, de mettre en péril le renouvellement des forêts. 

« Dans la forêt de la Boixe, la pression est telle qu’il y a des endroits où rien ne repoussera. Ça deviendra des prairies », illustre Yves Lacouture. Une problématique qui ne date pas d’hier mais qui, avec la prolifération des sangliers, cerfs et chevreuils ces dernières années, prend une nouvelle dimension. 

« Un fléau », confirme Isabelle Leydier-Delavallade, présidente du Centre d’étude technique environnemental et forestier, Cetef, de Nouvelle-Aquitaine. « La régénération naturelle, c’est-à-dire la repousse après une coupe, se fait tant bien que mal, mais sur les plantations, c’est très compliqué ». 

« Même sur les régénérations, on a des problèmes, notamment en termes de diversité des essences, puisque le chevreuil a par exemple beaucoup d’appétence pour le chêne », alerte Jérôme Jayat, responsable de l’unité territoriale de Charente de l’Office national des forêts. « Ce sont 50 % de la surface des forêts domaniales de Charente qui sont en danger. Et le réchauffement climatique n’arrange rien ». 

“Entre chasseurs, forestiers et administrations, c’est un dialogue de sourds.” 

La solution ? « Le calibre 12 », lâche Yves Lacouture. « Il faut augmenter les prélèvements. Mais ce n’est pas nous qui avons le fusil dans les mains. Entre chasseurs, forestiers et administrations, c’est un dialogue de sourds, qu’on essaye de maintenir comme on peut. Il faudrait déjà qu’on arrive à se mettre d’accord sur la population maximale acceptable de chevreuils pour un bon équilibre de nos forêts. Est-ce que c’est 10 aux 100 hectares ? 12 ? 15 ? ». 

Gestionnaire forestier indépendant à Ruffec, Pierre Barbarit abonde : « il y a des grandes propriétés qui louent des chasses à prix d’or. Leur intérêt, c’est d’augmenter la population de gibiers pour attirer des chasseurs. Sauf que le gibier circule, et on le retrouve dans d’autres forêts », explique celui qui reconnaît que « les chasseurs sont souvent partants pour nous aider, mais ils n’en ont pas toujours les moyens ». 

« Le chevreuil cause actuellement le plus de problèmes, et c’est tout le territoire qui est touché », pointe David Lenoir. Or, de l’avis du secrétaire de Fransylva Poitou-Charentes, le syndicat des propriétaires forestiers privés, la prolifération du sanglier, qui touche les chasseurs directement au portefeuille avec les indemnisations des dégâts versées aux agriculteurs, fait passer le chevreuil au second plan. 

« C’est vrai », concède Bruno Meunier, président de la fédération de chasse de Charente. « Le sanglier nous occupe trop. Et les dégâts qu’il cause sont beaucoup plus importants que ceux du chevreuil sur les cultures », poursuit celui qui défend que leur plan de chasse « a été réalisé à quasiment 90 % cette année, à l’échelle du département ». 8.000 tués la saison dernière, contre 400 cerfs et 10.000 sangliers. 

10.000 euros à l’hectare pour planter des arbres, contre 2.500 il y a peu 

« Il n’y a aucune indemnité versée aux forestiers. Pas un centime », rappelle Isabelle Leydier-Delavallade, qui évoque l’autre solution pour faire face : la pose de protections individuelles autour des jeunes arbres ou l’engrillagement des parcelles. « Mais ça devient hors de prix. Avant, il fallait compter environ 2.500 euros à l’hectare pour planter des arbres. Aujourd’hui, avec ces protections, c’est 10.000 euros. À ce prix-là, plus personne ne pourra planter ». D’autant que l’État ne délivre plus d’autorisation de plantation si ces protections ne sont pas prévues. 

« Forcément, ça freine les projets », insiste Frédéric Béchon, expert forestier. « Quand vous avez dépensé cette somme, et qu’en une nuit, les trois quarts de la plantation sont éradiqués. Pour les propriétaires, c’est moyen ». 

Pour Édouard D’hemery, propriétaire forestier à Nanteuil-en-Vallée et Bioussac, il s’agit d’une « dépense certaine pour une efficacité incertaine. Les protections individuelles, le gibier les lève comme des chaussettes. Quant aux clôtures grillagées, si le sanglier a décidé de passer par là, parce que depuis des générations, on passe par là, il passera. Grillage ou pas, vous pouvez en être sûr ». 

Dans les bois, les sociétés forestières adoptent de nouvelles techniques. « Ça peut sembler contre-intuitif mais plus la coupe est sale, mieux c’est », éclaire Yves Lacouture. « Dès que c’est le bordel, avec des rémanents, des branchages autour des coupes, ça rend l’accès plus compliqué. À Ambernac, chez un propriétaire, les arbres ont été pulvérisés pendant les trois ou quatre premières années. Il en a eu marre et a voulu arrêter d’entretenir. Les fougères, ronces et genêts se sont installés autour des baliveaux. Cela a suffi à les faire grandir ». 

« Mais sur des projets de boisement ou de reboisement, du branchage, il n’y en a pas », rappelle Isabelle Leydier-Delavallade. « Le gibier est nécessaire. La forêt, c’est un équilibre. Mais là, il n’est plus respecté », résume Pierre Barbarit. « On serait bien tenté de lâcher le loup », souffle Frédéric Béchon. « Vous savez que la forêt de Yellowstone, aux États-Unis, a été sauvée grâce au loup et à sa réintroduction ? Leur population a régulé celle des cervidés. Mais le problème du loup, c’est qu’il tape aussi dans le mouton ». 

Source : article Charente Libre paru le 20/08/2026

https://www.charentelibre.fr//environnement/comment-la-pression-du-gibier-menace-le-renouvellement-des-forets-30304336.php

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